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Il y a mille ans, on mangeait les tortues (Hiro’a n°174 - Avril 2022)

PROPOS RECUEILLIS PAR PAULINE STASI - PHOTOS : Mark Eddowes

L’archéologue Mark Eddowes a réalisé une dizaine de sondages dans le cadre de sa dernière mission à Huahine. Les résultats de ses fouilles à Tearavahine (Fare) ont révélé de nombreux restes d’os ou d’écailles de tortues et de nacre laissant penser d’une part, que le site était un lieu de préparation et de cuisson de ce reptile et d’autre part, que les Polynésiens étaient de gros consommateurs de sa chair avant qu’elle ne soit sacralisée au 14e siècle.

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Où a eu lieu votre dernière mission à Huahine ?

« Elle a eu lieu à Tearavahine, tout à côté de l’hôtel Lapita à Fare. J’ai été chargé de réaliser des fouilles à la demande de la Direction des affaires foncières et de la Direction de la culture et du patrimoine. »

Pouvez-vous nous décrire le site sur lequel les fouilles ont eu lieu ?

« Ce site se divise en trois grandes zones. La première est en bord de mer. La seconde est la plus grande et comprend de nombreux arbres endémiques comme des tou, des miro, des ́aito, des tāmanu ou encore des kahaia. La troisième zone se situe davantage à l’intérieur des terres. »

Comment s’est déroulée cette mission ?

« Je suis resté un mois sur place en février, j’ai travaillé avec un jeune assistant en ar- chéologie de Papara, Jean Müller. »

Est-ce une zone riche archéologiquement ?

« Il n’y a pas de structures de marae avec des plateformes, des paepae identifiables. J’ai cependant trouvé des restes de pierres sur la zone 1, mais je pense qu’elles avaient été déplacées et mises là. Le site Tearavahine est néanmoins très intéressant, car nous avons découvert beaucoup de débris, d’objets, qui m’ont amené à faire des sondages. »

Comment avez-vous procédé ?

« Nous avons réalisé une dizaine de son- dages à la truelle d’environ un mètre carré à plusieurs endroits. Ces derniers com- prennent généralement cinq couches. C’est lors de la 4e couche à environ 60 cm de profondeur que les fouilles se sont révélées les plus riches archéologique- ment. La zone la plus intéressante est la deuxième du site, pas loin de la zone 3. »

Quels ont été les fruits de vos fouilles ?

« Étonnants. Nous avons découvert énormément de restes de tortues, des os, des morceaux d’écailles, d’assez nombreux morceaux de nacre également. Dans cette 4e couche, nous avons aussi vu beaucoup de cendres, de pierres pour la cuisson, le corail était vraiment très blanc. Il est deve- nu blanc, car il avait fondu avec la chaleur des ahimā ́a, les fours tahitiens. C’est donc dans cette zone que les tortues étaient préparées et cuites. »

Les tortues n’étaient-elles pas sacrées ?

« Effectivement, ces trouvailles sont très intéressantes, car elles montrent que les
Polynésiens à cette époque consommaient énormément de tortues et qu’ils n’utili- saient pas leur carapace ou leurs os pour en faire des objets mais bien pour se nour- rir de leur chair, de leurs protéines. On va faire des prélèvements des restes de coco brulés, de graines de pandanus, présents sur le site, pour réaliser une datation au carbone 14. La période est certainement autour de l’an 1000. Cela montre que les Polynésiens étaient des consommateurs de tortues il y a 1000 ans. La tortue n’était pas encore un animal sacré et réservé seu- lement aux chefs et classes supérieures. Elle le sera que vers le 14e siècle. »

Vous dites avoir trouvé aussi beaucoup de restes de nacre ?

« Oui, on a relevé la présence de nombreux morceaux de nacre. Solide et coupante, elle était utilisée pour faire des outils, dont des grattoirs qui servaient notamment pour gratter les écailles des tortues. »

Avez-vous découvert d’autres objets lors de vos sondages ?

« Parmi les objets intéressants, un gros morceau de basalte de 12 cm de longueur sur 8 cm était à côté d’un morceau de carapace. Coupant comme un rasoir, il servait à couper la chair des tortues. Sur la zone 1, nous avons aussi trouvé un grand clou de 12-15 cm façonné à la main avec une tête
carrée. Ils étaient fabriqués comme cela au 18e siècle, du temps de Cook ou Bougainville. Ce clou a sans doute été échangé par les navigateurs avec les populations. »

Peut-on faire un rapprochement de vos fouilles avec celles de Yosihiko Sinoto dans les années 1970 ou de Nicole Pigeot ?

« Certainement, il y a des similitudes. Yosi- hiko Sinoto avait fait des prospections sur les premiers peuplements de Huahine juste à côté, sur le site de Vaitootia dans les années 1970. Nicole Pigeot en a fait dans les années 1980 dans le nord de l’île sur une parcelle à Faahia. Elle y avait trouvé beaucoup de nacres, qui servaient notamment de lames. Tous ces indices indiquent que le site que nous fouillons remonte certainement à un peuplement ancien. Si la datation le prouve, cela montre que ces trois sites Vaitootia, Tearavahine et Faahia faisaient partie d’un énorme village. »

- Il y a mille ans, on mangeait les tortues (Hiro’a n°174 - Avril 2022) (à télécharger)