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Les os révèlent leur vie (Hiro’a n°171 - Janvier 2022)

Frédérique Valentin vient de terminer un mois d’études d’ossements humains conservés au dépôt de fouilles de la Direction de la culture et du patrimoine / DCP, héritier de l’ancien Centre Polynésien des sciences humaines et son département « Archéologie », depuis de nombreuses années...

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RENCONTRE AVEC FRÉDÉRIQUE VALENTIN, ARCHÉO-ANTHROPOLOGUE. TEXTE ET PHOTOS : MO

Frédérique Valentin vient de terminer un mois d’études d’ossements humains conservés au dépôt de fouilles de la Direction de la culture et du patrimoine / DCP, héritier de l’ancien Centre Polynésien des sciences humaines et son département « Archéologie », depuis de nombreuses années. Un travail minutieux dont le résultat vient apporter de nouveaux éclairages sur la vie et la mort de leurs propriétaires...

La DCP conserve de nombreux ossements humains provenant de divers lieux de la Polynésie. Collectés à la faveur de découvertes opportunes ou par le biais de fouilles archéologiques au cours du siècle dernier, ces témoins du temps passé détiennent encore bien des secrets. Et la Direction de la culture et du patrimoine, grâce à l’intervention d’une archéo-anthropologue de renom en la personne de Frédérique Valentin, compte bien les découvrir. Armée de ses connaissances et d’un sens de l’observation et de la déduction extrêmement pointu, la chercheuse a, pour ainsi dire, fait parler les morts.

Une démarche par déduction

Le principe utilisé par Frédérique Valentin lors de cette session d’étude a été d’émettre, par observation de l’état des os, des hypothèses de ce qui a pu causer les lésions affectant les individus de leur vivant , fondées sur des indices précis et venant se conforter les uns les autres. « Ce qui nous arrive constitue notre histoire, que l’on peut reconstituer à partir du squelette. Le squelette permet de comprendre des histoires de vie. Et c’est en ce sens que c’est très intéressant. C’est une banque de données qui nous informe de ce qui s’est passé de l’enfance jusqu’à la mort et même jusqu’au traitement funéraire. »

Les crânes de Makatea

La collection présentée est composée de plusieurs éléments squelettiques, dont deux crânes de Makatea qui sont dans les caisses de la DCP depuis de très longues années, « antérieurement à 1976 et au déménagement du Musée de Papeete à Punaauia  ». De l’observation d’une perforation apparente sur l’un d’eux, la spécialiste en conclut : « C’est guéri, le trou a eu tendance à se refermer. De l’intérieur, on voit aussi que ça s’est refermé, pas de remodelage ou de porosité qui pourrait indiquer une infection, ni à l’extérieur, ni à l’intérieur : c’est quelque chose venu de l’extérieur qui a causé une fracture du crâne, laquelle s’est consolidée. Ce quelque chose peut être un coup de massue, une chute sur la tête ou d’autres types de violence, mais on ne peut pas le déterminer. On sait que cette personne a survécu à un traumatisme crânien, que son crâne a guéri et qu’elle a continué à vivre longtemps après son accident. »

Les ossements de Hane

L’étude des ossements, des crânes et des phalanges des mains et des pieds, provenant de la dune de Hane à Ua Huka, a été particulièrement intéressante car les hypothèses élaborées, si elles sont vérifiées, apporteront un nouveau regard sur la santé des personnes de l’île. « On peut observer que les dents de devant sont absentes sur la plupart des crânes. Elles sont tombées du vivant des personnes car on voit que l’os alvéolaire a cicatrisé. Si elles étaient tombées après le décès, il y aurait eu une cavité dans l’os.  » La même observation est faite pour les molaires. Si certaines dents sont intactes, on note la présence de caries, mais aussi la présence de tartre et une tendance au déchaussement des dents. « D’autre part, on peut observer une usure importante des dents. Il y a également sur les os entre la bouche et le nez la présence de porosité, on voit que les bords sont lisses et l’intérieur criblé de petits trous, dont certains font un lien entre la bouche et le nez. Cela est dû à une infection, un abcès, un état infectieux chronique.  » L’observation du nez apporte un étayage supplémentaire. « Il se passe des choses au niveau du nez : la forme du nez est un peu altérée, le plancher nasal est aussi abîmé par un processus infectieux. Tout cela constitue un syndrome rhino-maxillaire. »

Des hypothèses diverses

La chute des incisives et des molaires peut avoir différentes causes : un coup sur la face, une extraction volontaire (une ablation rituelle comme cela se pratiquait notamment à Hawaii et dans d’autres îles du Pacifique), une maladie parodontale attestée par la présence du tartre sur les dents et le fait qu’elles ont tendance à sortir de l’os de la mâchoire, ou une maladie infectieuse. Et enfin une cause mécanique, une usure des dents causée par des activités nécessitant l’utilisation des dents et des mains.

Se penchant plus particulièrement sur la possibilité d’un syndrome rhino-maxillaire, la chercheuse exprime l’hypothèse suivante : « Une maladie qui montre ce syndrome est la lèpre. Elle cause la perte des dents de devant, la résorption de l’os alvéolaire qui soutient les dents de devant, des dégradations du plancher nasal et sur le palais, qu’on voit sous forme de porosités. Cela cause l’atrophie ou la résorption de l’épine nasale antérieure. On voit sur certains individus qu’elle est atrophiée ou a disparu. » Une hypothèse corroborée par l’étude des phalanges des pieds et des mains. « La lèpre se manifeste sur la face mais aussi au niveau des extrémités par des atrophies des os des mains et des pieds. » Or, les phalanges étudiées montrent, elles aussi, des signes évidents d’atrophie et d’infection.

Toutes les hypothèses, selon Frédérique Valentin, ne sont pas mutuellement exclusives. Elles sont à discuter les unes avec les autres.

Pour aller plus loin

Cette étude ne s’arrête pas là. « Des datations de quelques fragments osseux des ossements découverts par Emmanuel Vigneron seront faites car ce que j’ai décrit aujourd’hui est très spécifique. Les squelettes découverts à Hane par Sinoto dans les années 1960 et étudiés par Mikael Petrewzeski ne révèlent rien de tel (sauf quelques cas de maladie parodontale), indique Frédérique Valentin. Des analyses biogéochimiques et de génétique seront menées pour tenter de retrouver le génome des microbes, de la lèpre et de la parodontopathie. »

- Les os révèlent leur vie (Hiro’a n°171 - Janvier 2022) (à télécharger)