Accueil > Français > Articles parus dans le magazine culturel Hiro’a > Articles parus dans le Hiro’a > « Nos jeunes se sentent légitimes pour parler de leur culture » (Hiro’a n°155 - Septembre 2020)

A LA UNE

« Nos jeunes se sentent légitimes pour parler de leur culture » (Hiro’a n°155 - Septembre 2020)

L’association Tama Reva a pour ambition de faire découvrir le Triangle polynésien aux élèves du collège Cetad de Fa’aroa, à Raiatea, et de mettre en avant les actions réalisées avec les classes Patrimoine...

-->


L’association Tama Reva a pour ambition de faire découvrir le Triangle polynésien aux élèves du collège Cetad de Fa’aroa, à Raiatea, et de mettre en avant les actions réalisées avec les classes Patrimoine. Titaua Raapoto, professeure de français, et Wilfried Sidolle, professeur d’histoire géographie et fondateur de l’association, présentent leurs projets animés par leur volonté de transmettre la culture polynésienne aux plus jeunes.

Comment a démarré l’aventure Tama Reva ?

Wilfried : L’idée est née en 2011-2012. À l’époque, nous avions pour projet de faire voyager les enfants dans le Triangle polynésien a"n de leur permettre de rencontrer leurs cousins du Pacifique. Nous avions commencé des échanges avec la Nouvelle-Zélande et il nous fallait une structure adéquate pour accueillir les levées de fonds nécessaires à l’organisation des voyages. Le premier déplacement qu’on a financé était vers Rapa Nui, en 2013, avec une classe d’élèves atteints d’un handicap.

Quelle est la genèse des classes Patrimoine du collège Fa’aroa, qui sont liées à l’association" ?

W : À Raiatea, cela fait vingt ans que des enseignants de tahitien et d’histoire élaborent des projets autour de la culture polynésienne. En 2015, avec la principale du collège, nous souhaitions rassembler tous ces projets et officialiser la démarche, d’autant plus qu’au même moment on intégrait le comité de gestion pour l’inscription du paysage culturel Taputapuatea sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco. La première classe Patrimoine de 6e a ainsi vu le jour. À partir de 2015, on a ouvert une classe par niveau jusqu’en 3e. Beaucoup d’élèves et des familles demandent à intégrer ces classes Patrimoine.

Comment expliquer ce succès ?

W : Le fonctionnement des classes Patrimoine s’inspire des écoles d’immersion maorie avec leurs groupes culturels, appelés Kapa haka là-bas, les groupes de danse, de chant, de haka. Outre le programme de l’Éducation nationale, de nombreux projets culturels sont proposés continuellement. C’est ce qui plaît.

Les voyages et les immersions dans le Triangle polynésien font-ils partie de ces projets ?

W : Oui. D’ailleurs, à l’origine, Tama Reva devait permettre à des enfants issus de familles en difficulté économique ou sociale d’accéder à ces voyages et échanges linguistiques.

Vous venez de finaliser votre magnifique projet Tupaia 250, encore très présent dans les esprits. Racontez-nous.

W : C’était un projet d’envergure très difficile à mettre en place. Il a fallu d’abord convaincre les élèves de participer au Heiva Taure’a sur le thème de Tupaia, un personnage que l’on connait peu ici et qu’on voulait rendre plus visible. Notre thème, c’était « De l’ombre à la lumière ». On a fait un gros travail de recherche avec une petite classe de 6e très mobilisée, très dynamique. Ils ont pu découvrir qui était Banks,
ce qu’était un arioi, le marae Maha’iatea, pourquoi Tupaia a été obligé de partir...
Tupaia était présent tous les jours dans leur vie pendant une période.

Ensuite il y a eu le voyage…

Titaua : J’ai eu cette idée folle d’emmener la troupe jusqu’en Nouvelle-Zélande sur les
traces de Tupaia. Ce voyage a nécessité une mobilisation bien plus importante. Nous
avons été reçus très chaleureusement à Auckland et à Gisborne. C’était la première fois qu’ils recevaient une délégation aussi importante, un défi pour eux aussi. Tupaia nous a ouvert les portes pendant tout notre séjour en Nouvelle-Zélande.

W : Tupaia et notre origine, Raiatea, Taputapuātea… ça ouvre toutes les portes. Pour eux, c’est vraiment la terre de leurs ancêtres. On peut dire que son esprit nous
a accompagnés. Plus on s’approchait de la grotte, plus notre émotion était palpable. La dépose de la pierre à la grotte de Tupaia a été un moment très solennel, très intense. Le parcours était physiquement difficile pour l’atteindre mais quelque chose
nous a portés jusqu’au bout. Avez-vous rencontré des difficultés dans ce projet ?

W : La plus grande difficulté, pas seulement pour Tupaia 250, tient à la légitimité. On a eu du mal à s’« imposer » comme porteur de projets culturels, du fait de notre métier notamment, on nous a souvent regardés un peu comme des intrus. On a parfois l’impression que c’est un milieu « réservé ». Mais avec Tupaia 250, le regard a changé. On a acquis une assise qui nous permet de parler plus sereinement de culture et de mener d’autres projets aussi.

T : Les enfants sont notre moteur. Tant que ça passe avec eux, tout le reste ne nous
atteint pas. La passion qu’ils ont à venir, à demander toujours plus. On n’a pas le
droit de faillir.

Les élèves réalisent-ils l’importance et l’intérêt de tous ces projets mis en place pour eux par rapport à la culture ?

W : Tout à fait. Petit à petit, ça a fait son chemin chez les jeunes ; la culture, c’est devenu important. J’ai vu le changement en vingt ans de présence ici, notamment
à Taputapuātea, sur ce marae, il y a beaucoup plus de respect maintenant. Le fait d’avoir monté des classes Patrimoine, ou d’en parler, de faire travailler les enfants dessus, un réel intérêt se développe. Tout n’est pas gagné bien sûr, mais on peut être
optimistes. Avant, c’était l’intérêt économique et touristique qui amenait parfois certains à s’intéresser à la culture. Maintenant, ça va au-delà : des questions se posent sur les origines, la généalogie. Les enfants se demandent pourquoi les Maoris, les Hawaiiens, les Rapa Nui viennent ici et ils prennent ainsi conscience de l’importance de leur fenua, du site de Taputapuātea. Maintenant, ils savent qu’ils font partie du Triangle polynésien et se sentent légitimes pour parler de leur culture.

À la soirée de remerciements du 13 juin, tu as passé « le bâton du chef » à Mahana Domingo qui va prendre la présidence…

W : J’ai trouvé intéressant d’utiliser le symbole de cette canne maorie qui m’a été
donnée à la fin de mon premier séjour en Nouvelle-Zélande en 2010, par Papa Tahu, un kaumatua māori. C’était un cadeau merveilleux puisque cette canne se transmet normalement de kaumatua à kaumatua ; un honneur suprême dont je ne me sentais
pas forcément digne. La canne s’était cassée au moment du retour. Les deux morceaux sont restés en ma possessionpendant dix ans jusqu’à ce je les fasse réparer.
J’ai voulu marquer le coup de la passation de présidence, au sein de l’association, après Tupaia 250 et aussi après la disparition de Papa Tahu. On y rajoutera un morceau de tapa à chaque nouveau président.

Que manque-t-il à l’association pour réaliser des projets plus facilement ou plus importants ?

W : Des partenaires pour légitimer… officialiser plutôt. Pour les classes Patrimoine, chaque année, on est confrontés à la crainte qu’elles disparaissent, parce qu’elles dépendent de moyens alloués par le ministère. La ministre de l’éducation a reconnu leur importance et on est donc un peu rassurés. On regrette aussi qu’il n’y ait pas de conservatoire ici ; au moins une antenne du Conservatoire artistique.

- « Nos jeunes se sentent légitimes pour parler de leur culture » (Hiro’a n°155 - Septembre 2020) (à télécharger)