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« L’étude des pierres dressées de Taputapuātea a réservé une grande surprise » (Hiro’a n°128 - Mai 2018)

Le 22 février 2016, alors que le président François Hollande s’apprêtait à visiter le site du marae Taputapuātea, à Ra’iātea, une équipe de chercheurs menée par le professeur Salvat arrivait à Opoa pour effectuer des prélèvements sur le site pour une étude sur la datation des dalles de corail qui composent en grande partie les ahu...

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INTERVIEW DE BERNARD SALVAT, ANCIEN DIRECTEUR DU CRIOBE (CENTRE DE RECHERCHES INSULAIRES ET OBSERVATOIRE DE L’ENVIRONNEMENT). TEXTE : ÉLODIE LARGENTON. PHOTOS : BERNARD SALVAT, SCP.

Le 22 février 2016, alors que le président François Hollande s’apprêtait à visiter le site du marae Taputapuātea, à Ra’iātea, une équipe de chercheurs menée par le professeur Salvat arrivait à Opoa pour effectuer des prélèvements sur le site pour une étude sur la datation des dalles de corail qui composent en grande partie les ahu.

Quels types de matériaux ont été utilisés par les bâtisseurs de marae à Ōpōa- Taputapuātea sur le littoral ?

Les marae du site comportent des matériaux coralliens ou volcaniques. Il faut distinguer les ahu qui se présentent en pierres dressées verticales de grande taille et les matériaux qui sont à l’intérieur des ahu. Les pierres dressées sont calcaires et de nature corallienne ou volcanique.

Le ahu du grand marae Taputapuātea ne comporte presqu’uniquement que des pierres calcaires. La face du marae Tau-’Aitu qui regarde vers la montagne comporte autant de pierres volcaniques que de pierres calcaires, alors que celle du marae Hauviri ne comporte qu’une pierre volcanique.

En revanche, à l’intérieur des ahu, les blocs de remplissages sont tous calcaires. Il s’agit de petites colonies décimétriques plus ou moins sphériques de corail jaune (Porites).

S’agissant des éléments de corail étudiés, pouvez-vous nous en apprendre plus ?

Les pierres dressées en corail ont des formes circulaires. À Taputapuātea, les plus grandes dépassent 2 m de diamètre et certaines pèsent jusqu’à 2 tonnes. Ces formes circulaires ou spiralées sont des « microatolls » de corail jaune. Ils vivent en eau très peu profonde près des rivages et le corail ne pouvant pousser en hauteur, car limité par le niveau de l’eau, ne peut grandir qu’en bordure donnant ainsi cette forme circulaire rappelant un atoll, d’où leur nom.

Mais d’où viennent ces blocs ?

C’est la question, car, outre le fait d’avoir identifié ces blocs comme étant des microatolls, leur étude nous a réservé une grande surprise. Au départ, nous pensions que ces microatolls venaient du lagon à proximité du site. Lorsque le corail est sorti de l’eau, il meurt et l’on peut dater sa mort, et c’est ce que nous avons fait. Nous pensions donc établir la date de construction du marae. À notre grande stupéfaction, les âges des microatolls sont de plusieurs millénaires, la plupart entre 3 000 et 6 000 ans. Or, il est impossible que ces colonies coralliennes aient été récoltées vivantes dans le lagon par les Polynésiens à cette époque, car ces derniers n’étaient pas encore là.

Il s’agissait donc de très vieilles colonies de coraux. Mais ces vieilles colonies et les vivantes se côtoient dans le lagon, non ?

Non, ces microatolls fossiles de quelques millénaires d’âge datent d’une époque où le niveau de la mer était plus haut qu’actuellement, d’environ 60 à 80 cm. C’était entre 4 000 avant J.-C. et 1 000 après J.-C. Depuis cette dernière date, le niveau de la mer est descendu et les colonies coralliennes émergées sont mortes. On en repère en haut des platiers extérieurs sur les atolls, ou parfois sur des motu qui sont sur le récif barrière des îles hautes.

Cela veut-il dire que les Polynésiens sont allés les chercher en ces lieux pour construire les marae ?

C’est ce qu’on pourrait imaginer mais ce n’est pas notre hypothèse. Avant l’an 1 000, lorsque le niveau de la mer était plus haut, la plaine littorale du site était sous l’eau et nous pensons que les microatolls, maintenant fossiles mais alors vivants, s’y trouvaient.

Depuis, le site s’est couvert d’alluvions venant de l’érosion de la montagne. Mais lorsque les Polynésiens se sont installés sur Ra’iātea, ces microatolls devaient être encore apparents ; ils ont alors pu être transportés et relevés en pierres dressées pour édifier les ahu des marae.

Nous pensons donc que ces microatolls fossiles proviennent du site et qu’ils s’en trouvent encore à près d’un mètre de profondeur.

D’ailleurs, on peut remarquer que l’altitude de la zone des marae est voisine du mètre. Vous enlevez les alluvions et vous découvrez ces microatolls fossiles, du moins, c’est notre hypothèse.

Allez-vous alors creuser pour vérifier cette hypothèse ?

Ce n’est pas possible, car l’inscription au patrimoine mondial du Paysage culturel Taputapuātea qui englobe ce site archéologique nous interdit de le faire. Heureusement, des moyens d’investigation plus sophistiqués existent et nous espérons les mettre en œuvre. Il s’agit d’appareils analogues à des scanners qui permettent de « voir » ce qu’il y a sous la surface.

Et qu’en est-il de la date de l’édification des marae ?

C’est effectivement la question à laquelle nous pensions répondre en entreprenant nos recherches. En dehors de la datation des microatolls qui ne marche pas, nous avions
deux autres pistes pour répondre à cette question. En premier lieu, il s’avère que ces microatolls morts, car émergés, ont néanmoins eu leurs bases sur le sable, baignées par l’eau de mer.

Ceci permettait à quelques mollusques bivalves de vivre dans les anfractuosités du corail mort. Une quinzaine de datations de ces coquillages permet de retenir qu’ils étaient vivants il y a 358 ans, soit un redressement des microatolls fossiles en pierres dressées vers l’an 1742.

En second lieu, l’intérieur des ahu comporte de petites colonies sphériques de corail jaune de quelques kilogrammes : elles sont fraîches et ont été récoltées dans le lagon tout proche pour remplir l’ahu. Leur datation indique que leur prélèvement dans le lagon se situerait entre l’an 1677 et 1780. Donc ces investigations indiqueraient une édification des marae au XVIIIe siècle.

Y a-t-il encore des mystères à percer sur la construction de ces marae ?

Il faut d’abord vérifier notre hypothèse sur l’origine souterraine, sur le site lui-même, de ces pierres dressées, ce que nous espérons faire sous peu avec des collègues. Ensuite, s’intéresser à un ahu plus ancien, qui se situe à l’intérieur du ahu du grand marae Taputapuātea. Et puis, affiner par quelques autres prélèvements et datations l’édification des ahu. Alors rendez vous dans... deux ans pour les résultats !

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