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Jean Mere : " un peuple sans passé est un peuple sans présent ni futur " (Hiro’a n° 117 - Juin 2017)

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Jean Mere est connu à Ra’iātea, comme dans le reste de la Polynésie française, pour être un spécialiste de la culture polynésienne, et surtout des coutumes et rituels liés à l’accueil traditionnel. Lors du retour des pirogues hawaïennes, Hōkūle’a et Hikianalia, c’est lui qui a dirigé les cérémonies sur le marae de Taputapuātea. Rencontre avec un homme de passion.

Quel a été ton rôle dans l’accueil de Hōkūle’a ?

J’ai reçu les navigateurs sur la plage de la place Taura’a-Tapu et sur le marae Taputapuātea. La nouveauté pour moi cette année est d’avoir reçu les deux pierres représentant le tapu que nos navigateurs de Hōkūle’a et Hikianalia ont ramenées et que nos deux ‘aitō* Matorai Pani et Arsène Tinorua ont amenées sur le ‘āva’a** du marae Taputapuātea. La seconde nouveauté est le message de remerciements qui a eu lieu après la cérémonie du Inura’a-’Ava. Ces rites étaient une première pour moi. J’avais déjà participé à l’arrivée de Hōkūle’a en 1976, j’étais alors élève à l’école primaire d’Ōpōa en CM1 ; on avait préparé des danses pour les accueillir. En 1995, lors de la cérémonie du Fa’atau-Arōha***, j’avais en charge une autre délégation hawaïenne, « Makali’i eyes of the chief », Hōkūle’a faisait partie des huit pirogues venues à Taputapuātea pour cette cérémonie.

Comment s’est déroulée la préparation ?

On a commencé à préparer cet événement en 2014, mais pas assidument. C’est vrai- ment en février 2017 que nous avons bien avancé. Avec le soutien et l’assistance technique des agents du Service de la Culture, nous avons fait des réunions avec les sages, les représentants de la population et la commune de Taputapuātea. Le maire, Tho- mas Moutame, son conseil municipal et son personnel se sont vraiment impliqués.

Est-ce que la population de Ra’iātea s’est aussi impliquée dans cet accueil ?

Le Polynésien a beaucoup changé. Il y a 41 ans, c’est toute l’île de Ra’iātea, voire même l’île voisine de Taha’a qui auraient été là. Ils ne comptaient pas leur temps, ils étaient tous heureux d’être là et de pouvoir rencontrer nos cousins. Aujourd’hui, c’est di érent. Tout le monde veut se faire payer pour chanter ou pour danser. Les mentalités ont bien changé ; peut-être parce qu’elles ont évolué, ou par incompréhension. Quoi qu’il en soit, c’est une grande perte pour nous, peuple polynésien, car cela faisait partie de nous : notre sens de l’hospitalité, notre accueil, de nos valeurs et notre tradition. Nous avons changé, nous avons adopté un nouveau mode de vie. La plupart de la population a suivi les événements à travers la télévision ou Internet, en restant assis dans leur fauteuil et en critiquant des choses qu’elle voyait et qu’elle ne comprenait pas...

Les jeunes de l’île ont-ils participé à la cérémonie ?

Les écoles primaires d’Ōpōa et de ‘Āvera, le collège de Fa’aroa et le lycée profession- nel protestant sont venus. D’ailleurs, les écoles primaires ont entonné le hīmene tārava sur le marae. Et plus de 500 plats ont été servis par la commune à la population, 500 autres aux navigateurs et officiels, et plus de 700 aux élèves... C’était très important pour nos élèves, collégiens et lycéens, parce qu’ils ont commencé à travailler sur l’histoire du peuple polynésien. Des « classes-patrimoine » ont été créées en école primaire et au Collège, et peut-être bientôt au lycée, voire à l’université.

Plusieurs rites ont été réalisés lors de la cérémonie. Peux-tu nous raconter les- quels ?
D’abord, il y a eu celui de la passe Te-Ava- Mo’a. On doit demander l’autorisation d’en- trée avec la cérémonie du Te-Tai-Rapa-Ti’a, ou le lever de pagaie. Puis, l’invitation à monter sur la terre ferme et la réception du tapu avec des textes anciens dits par le sage Tavaearii Kaina. S’en suit l’accueil sur Taputapuātea, l’endormissement du tapu, ce qu’on appelle Fa’atā‘otora’a-Tapu. Et enfin, la cérémonie de l’Inura’a-’Ava pour sceller toute la cérémonie et ressouder les alliances.

Les Hawaïens sont-ils familiers avec ces rites ?

Ils les connaissent et surtout les respectent au plus profond d’eux-mêmes. Ils étaient très heureux d’être reçus chez eux, ils étaient ers d’appartenir à ce peuple. Certains anciens navigateurs, ceux qui étaient venus en 1976, étaient en larmes, émus par le fait d’être revenus à Taputapuātea...

Ces rites sont ancestraux. Est-ce les anciens qui t’ont transmis ce savoir ?

J’ai eu beaucoup de discussions avec les sages concernant les rites. Ils commencent à nous transmettre petit à petit ; il n’y a pas encore de formation, mais je les bouscule pour qu’ils le fassent. C’est primordial de faire respecter les rites, pour nous et aussi pour nos cousins. Ils viennent à Taputapuātea pour ces rites, pour le sacré. Si cela n’existait plus, nous aurions tout perdu et nous serions des étrangers sur notre propre terre. Un peuple sans passé est un peuple sans présent ni futur.

Les émotions ont dû être très fortes lors de la cérémonie...

Oui, et des deux côtés. Pour les personnes qui étaient sur le site, il fallait que Hōkūle’a retrouve le tableau vivant de ce que nos ancêtres ont fait. Cela nous donne de la fierté d’appartenir à ce peuple, à cette grande famille de navigateurs qui sillonnaient les océans à la force des bras tout en se servant des étoiles, du vent, des vagues, des odeurs... C’est aussi important pour nous, population de Ra’iātea, que notre île soit la Mecque polynésienne, que notre marae soit le berceau, le pito qui nourrit tous ces peuples du Triangle polynésien.

Ces rites et cérémonies sont-ils communs au Triangle polynésien  ?

Ces rites existent partout dans les pays polynésiens, mais ne sont pas faits de la même manière, ils n’ont pas la même importance. D’ailleurs, les Hawaïens veulent faire une cérémonie à leur retour, chez eux. Ils ont déjà prévu un accueil événementiel avec du monde. Ce sera la fête, un moment pour partager leur voyage. Il y aura aussi un accueil traditionnel, pour un comité plus restreint, mais toujours avec le mana comme à Taputapuātea.

Le moment passé à Taputapuātea entre cousins est un moment important d’échanges et de partage. A-t-il permis de renouer des liens ?

Ces moments permettent de toucher toute la population polynésienne, des enfants jusqu’aux personnes âgées. Les Hawaïens, les Maoris, les Rapa-Nui sont partis de Taputapuātea et détiennent encore cette connaissance, ce respect, ces valeurs polynésiennes. À chaque fois qu’ils reviennent, ils nous ramènent toujours quelques connaissances de plus sur nous-mêmes... À Hawai’i, ils ont des écoles, comme la Kamehameha School qui enseignent depuis la maternelle jusqu’à l‘université les valeurs, les traditions, les chants, les danses et l’histoire du peuple polynésien. Pour nous qui sommes devenus Français, pour les Rapa-Nui devenus Chiliens, ou les Hawaïens Américains et les Maoris Anglais, ces rencontres permettent de questionner notre identité et de renouer des liens.

*héros vaillants
**espace situé entre la limite extérieure du marae et l’ahu ***rencontres et humbles salutations

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